Danielle Gac

Derrière les rideaux jaunes
Quatrième de couverture
 

   « Le plus souvent pourtant, nous avions conversation libre, ou plutôt monologue libre, presque toujours sans paroles, parfois en français. Je lui demandais pourquoi Annabelle était partie, ce que j’avais loupé, si j’étais vraiment une mauvaise mère ou si peut-être on aurait pu dire qu’il y avait eu torts partagés… Avais-je bien fait d’avoir une fille sans père ? Avais-je été trop sévère, ou trop laxiste, puisqu’elle m’avait quittée ? Avais-je été trop mère et pas assez copine ? Ou l’inverse ? »

  Quand sa fille disparaît, Pauline perd sa raison de vivre. L’introspection et les confidences des amis se révéleront bientôt insuffisantes pour qu’elle puisse découvrir qui était réellement sa fille, elle n’hésitera pas alors à se lancer dans une recherche plus personnelle.

   Danielle Gac nous amène à nous questionner, comme Pauline, sur les thèmes des rapports mère-fille, de la responsabilité, du deuil, du déracinement. On retrouvera aussi dans ce troisième ouvrage son attachement  pour les paysages côtiers bretons et ce ton à la fois tendre et détaché qui a su toucher les lecteurs de « J’y arriverai bien toute seule ».

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Extraits

   Les trois vieux marins à la retraite, ceux que j’appelais les trois glandeurs du quai, échangeaient des commentaires en nous regardant. La moindre petite péripétie concernant la vie du port leur était friandise, remâchée dans ses tenants les plus lointains, ses aboutissants connus et ses conséquences supputées. Pour rien au monde ils n’auraient loupé cet événement à la succulence à la fois maritime et dramatique. Je n’avais pas besoin de les entendre pour savoir ce qu’ils disaient... – Peut-être bien, que je suis pas d’accord. C’est que je réfléchis, moi. Et puis, tu crois que c’est correct de jeter les cendres des gens à la mer, comme tu vides les tripes des maquereaux quand tu pêches à la traîne, parmi les plastiques dégueulasses, les boulettes de mazout et tout le reste, avec tous les rafiots qui leur passent dessus ?

 

J’étais Annabelle, à quelques enjambées de chez elle, tenaillée par l’envie de rentrer à la maison, d’effacer onze années d’errance et d’erreurs. Derrière les rideaux jaunes ma mère, certainement à cette heure-ci, devait lire au salon. Elle portait une jupe d’été et malgré tout de grosses chaussettes de laine, elle était toute tordue, une jambe sous elle et l’autre par-dessus l’accoudoir, sa jolie tasse bleue posée sur le guéridon en attendant que la tisane refroidisse. Elle était ma mère, comme avant, lisant dans son fauteuil après le repas du soir. Je n’avais qu’à prendre la clé dans sa cachette et ouvrir la porte comme avant, quand je jetais mon blouson sur la rampe de l’escalier en disant « Salut M’man. Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? ».

 

Dans un éclair de rébellion, encore et toujours à la recherche de mon insaisissable fille comme à l’accoutumée disparue et omniprésente, une envie inacceptable m’a traversée et j’ai su qu’elle était bonne. Il fallait que je parte. Que j’échappe à la tornade immobile de mes habitudes poussiéreuses. Si Annabelle à dix-huit ans avait eu l’énergie de tout quitter, moi aussi je le pouvais. J’ai pensé oui, je me suis dit non. J’ai caressé la tentation, je l’ai repoussée. C’était un gros morceau à avaler, dont la saveur pourtant se révélait de plus en plus enivrante à mesure que je remâchais l’idée. J’avais eu tort de rester à Plouhéran me morfondre dans l’attente du retour de ma fille, mon phare, ma bouée, ma colonne vertébrale, et ce n’était certainement pas bien non plus de continuer à tirer le même fil des petits gestes répétés d’une vie sans histoire, et maintenant sans espoir. Si je ne me secouais pas maintenant, je ne le ferais jamais.