Danielle Gac

Partir ou la dissolution des rêves
Quatrième de couverture
 

" Il est grand temps que je parte comme à vingt ans, le porte-monnaie racorni au fond de mes poches bourrées d'illusions, voyager seule de l'autre côté des océans. Découvrir l'été en janvier, sans personne pour me tenir la main, libre. Plonger sans argent dans un pays dont je ne connais ni les contours ni les bruits. "

Voilà un séduisant programme pour l'héroïne de ces six textes courts qui ont tous en commun le voyage, ses bonheurs et ses affres. Car le désir d'exotisme, de dépaysement, voire d'Aventure avec un grand "A" porte en lui des promesses parfois plus grisantes que les réalités du terrain... C'est le constat doux-amer, volontiers drôle, de ce livre au désenchantement jubilatoire.

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Extraits
Cargo

 C’était grandiose. Du creux de la lame, l’horizon haché nous dominait, qui laissait dévaler vers nous de violentes masses grises, des avalanches bouillonnantes, des pans entiers de montagne coiffés de blanc qui se rapprochaient à toute allure, jusqu’à se fracasser contre nous.  Les vitres de la passerelle étaient inondées sous un déferlement crépitant d’embruns qui jaillissaient jusqu’au dessus du mât. La seconde suivante, on voyait les conteneurs à nouveau émerger de l’eau qui s’écoulait en ruissellements furieux. On aurait pu s’attendre à être engloutis par le chaos, mais non. Nous étions seulement emportés, secoués, soulevés sur une crête d’où parfois nous descendions au surf, petite coque de noix de deux cent cinquante mètres de long glissant sur la pente liquide. Quand les rafales plus fortes aplatissaient les vagues et couchaient les chevelures d’écume, le paysage sans fin de vallons de marbre gris se boursouflait devant nous, sillonné de gigantesques veines blanches. Le spectacle était enthousiasmant, terrifiant, enivrant, et mon estomac n’avait pas le temps de se nouer sous l’effet de l’appréhension que déjà la tête me tournait de joie. Un mélange d’ivresse, d’euphorie et de drame, une excitation faite de plaisir et de tension. 

Le bateau jaune

   J'ouvre mon petit coffre-fort personnel portatif, à savoir une poche revolver fermée par deux gros scratch sous un rabat : vide. Mon porte-monnaie avec mon stock de pesos, mes dollars et mes chèques de voyage ont disparu aussi. Connards de salopards de bandidos de fils de p..., je me dis, en tâtant ma poche de poitrine fermée par un bouton où, sauvée, je sens sous mes doigts la rigidité rectangulaire de mon passeport et de ma carte de crédit ! Vermine vorace qui s'en prend sans vergogne aux vieilles ! Encore heureux qu'ils n'aient pas osé faire semblant de me peloter, les rapaces de la gare routière, sinon cette poche-là aussi, ils l'auraient ouverte !

Le flamant rose

   - Alors comme ça, à dix neuf ans, vous êtes partie toute seule avec vos quatre enfants ?-  Non ! Ah mais non !… Quatre, je n’aurais pas pu ! Remarquez, même un seul… Non ! Je les ai donnés à ma sœur. Elle n’avait pas d’enfants, Helen, alors ça tombait bien ! Elle a tout de suite été d’accord pour que je les lui donne, très contente. D’ailleurs ils l’appellent maman !

Marilyn

  A la vendeuse qui m’interpellait en Vietnamien, j’ai fait signe que je ne comprenais pas. Aucune importance ! En cinq secondes, elle a estimé mon tour de poitrine, fouillé dans les profondeurs de son immense taupinière et extirpé trois ou quatre petites choses qui devaient m’aller ! J’ai regardé, cherché les étiquettes pour vérifier la taille et comme je n’y comprenais rien, évidemment, elle m’a fait signe que je pouvais essayer. J’ai gesticulé pour m’exprimer. Ah mais non, pas ici, pas comme ça, pas devant tout le marché ! Aucune importance ! Elle a tiré sur ma manche pour me faire enlever ma chemise et dans le même mouvement enfilé un soutien-gorge blanc par-dessus mon débardeur. Je me suis débatue, j’ai levé la tête et j’ai vu autour de moi.   Le marché s’était figé. Les marchandes derrière leurs étals, les vieilles qui chiquaient du bétel et qui bavaient rouge, les hommes assis par terre, les clientes sous leur chapeau conique, les enfants qui jouaient dans les coins, plus personne ne bougeait, plus personne ne bougeait. Plus personne ne vendait. Plus personne n’achetait ni ne marchandait. Tout le monde se tenait les côtes, pliés par le rire.